Nous assistons à une mutation profonde des applications de productivité et de développement vers des interfaces purement conversationnelles. Qu’il s’agisse de manipuler ChatGPT, Claude ou Gemini, l’interaction se résume désormais à un simple texte capable de déclencher des recherches approfondies, de concevoir des applications, ou d’orchestrer des tâches complexes directement sur nos systèmes et navigateurs.
Mais la véritable étape suivante de l’IA agentique ne réside pas dans l’interface isolée. Elle se trouve là où les utilisateurs passent déjà leur temps. L’application de messagerie est la véritable porte d’entrée de la ville des agents.
Inspiré par la Chine, construit autour du travail
En Chine, la Super App a fait converger les services digitaux dans un espace de messagerie. Avec les Mini Programs de Weixin, des services liés aux achats, aux déplacements ou à la vie quotidienne deviennent accessibles sans quitter cet environnement. La messagerie est une porte d’entrée naturelle. C’est là où l’on échange, où l’on se contacte, et où les événements de la journée prennent forme.
Mon intuition est que l’équivalent occidental de cette Super App se construira dans l’entreprise. Autour du travail et des interactions qui permettent de le réaliser. Nous voyons déjà les activités converger vers des environnements où l’on peut discuter, trouver de l’information, concevoir, programmer et agir.
Cela n’exclut pas une évolution similaire dans les usages du quotidien. Mais dans l’entreprise, il y a cette nécessité permanente d’augmenter la productivité, d’être plus compétitif et d’améliorer la performance commerciale. On demande aux travailleurs d’être de plus en plus efficaces, alors que l’information reste dispersée entre les applications, la documentation et les fichiers Excel. Même les entreprises digital native connaissent encore cette fragmentation.
Cela crée un besoin de ramener l’information dans un même espace. Dans une entreprise, les bonnes pratiques peuvent être partagées et adoptées collectivement. La nécessité de productivité, souvent portée par le top management, pousse cette convergence vers les environnements IA qui rassemblent l’information et les fonctionnalités.
Il y a aussi cette volonté de transformation IA, vers des entreprises qui deviennent plus AI native. Pour moi, c’est là où la force de transformation est plus forte que dans les usages grand public du quotidien. C’est pour cela que je vois l’entreprise comme un terrain naturel pour l’émergence de la Super App occidentale.
L’équivalent occidental de la Super App émerge dans l’entreprise, là où les agents ramènent le travail vers nous.
La gravité des plateformes IA
Je vois ces applications comme des astres dotés d’une grande gravité. Comme des trous noirs, elles attirent progressivement différents domaines : la programmation informatique, le design UX et UI, les mathématiques, puis la physique et la biologie. Les plateformes et les écosystèmes étendent leur champ, jusque dans le hardware.
L’interaction reste au centre. Elle passe du texte à la voix et devient de plus en plus naturelle. WhatsApp rassemble déjà nos échanges écrits et nos appels. Pourquoi cette convergence ne se ferait-elle pas aussi dans les environnements IA, où la conversation devient une manière de travailler ? Je vis moi-même cette évolution, de plus en plus naturellement.
Le travail est tiré vers soi
ChatGPT, Claude ou Copilot se placent progressivement en intermédiaires entre nous et les systèmes d’information. La messagerie et l’e-mail. Les outils d’organisation du travail, comme Jira ou Microsoft Loop. Les wikis, les fichiers, les sites documentaires, les repositories d’architecture et les bases de code.
Les sources sont disparates, mais les informations et les fonctionnalités peuvent être ramenées dans un même environnement. Le travail est tiré vers soi. On tire les données, mais aussi les capacités dont on a besoin pour agir. L’environnement IA devient un centre d’organisation du travail, et les agents organisent ce travail pour nous.
Remplir sa timesheet. Retrouver la formation que l’on doit suivre. Préparer ses notes de frais. Obtenir un rapport sur les prochaines activités. C’est vers ces usages que je vois évoluer cet environnement, par les intégrations disponibles et par le computer use, qui permet aussi d’interagir avec les interfaces des applications.
Un plugin est une extension fonctionnelle. Un serveur MCP donne accès à des outils. Un skill apporte une manière de réaliser une activité. Ces mécanismes étendent l’environnement de travail. On étend la planète ChatGPT avec de nouvelles fonctionnalités. Les modalités diffèrent selon les plateformes, mais la trajectoire que j’observe est la même : ramener davantage de travail dans cet espace.
Les applications sources restent des lieux où résident les données et les fonctions métier. Il devient moins nécessaire de les ouvrir pour chaque traitement. Elles conservent leur intérêt quand l’activité demande un environnement spécifique : une vue de gestion de sinistre, un graphe d’architecture, une visualisation 3D. Certaines activités ont besoin de ces représentations propres.
Avec des agents, des flottes d’agents ou des swarms, une partie de l’orchestration peut aussi se faire automatiquement, en arrière-plan. À mesure que ces capacités progressent, on reste dans son environnement pour réaliser son travail, ou laisser les agents le réaliser. C’est ainsi que je vois ces applications devenir des Super Apps.
L’accumulation du contexte et l’effet multiplicateur
À mesure que nous avançons dans cette trajectoire, l’agent IA accumule une connaissance fine et continue de notre contexte de vie et de travail. Il développe sa propre mémoire, devenant le miroir de notre activité publique et professionnelle. Ce processus génère un effet multiplicateur (compounding effect) : plus l’agent accumule du contexte, plus il gagne en pertinence et en efficacité.
Le véritable saut qualitatif se produit lorsque nos réseaux de pairs et de collaborateurs partagent cette dynamique. La collaboration devient fondamentalement plus intelligente parce que l’intelligence est injectée au cœur même des interactions. C’est le principe des ateliers de travail (workshops), qui restent la forme ultime pour concevoir, organiser et architecturer un système : un espace où l’on décroche le téléphone, où l’on cherche instantanément la bonne compétence pour résoudre un problème. La messagerie (qu’elle soit sur Slack, Teams, WhatsApp ou LinkedIn) repose exactement sur cette philosophie : initier un contact, obtenir une réponse ou trouver l’entité capable d’apporter une solution.
L’objectif à terme est de déployer une intelligence ambiante, une couche cognitive invisible en arrière-plan, capable de comprendre à tout moment qui est nécessaire pour accomplir une tâche spécifique et de proposer proactivement l’intervention du bon agent dans la conversation.
La guerre des écosystèmes et le besoin d’interopérabilité
Nous voyons déjà les prémices de cette intégration. Cursor permet de lancer ses agents depuis Slack. Claude peut également être sollicité dans Slack, tandis que Microsoft intègre Copilot et des agents dans Teams. ChatGPT peut être étendu par des apps MCP, selon l’offre et la configuration. Chaque fournisseur de plateforme tente de bâtir son application universelle (Super App) pour verrouiller son écosystème.
Pourtant, l’avenir ne peut pas appartenir à des silos fermés. La messagerie et les réseaux sociaux occupent une place centrale dans les échanges quotidiens : Discord, WhatsApp, X. C’est là aussi que les utilisateurs se retrouvent et organisent leurs activités. Le défi est donc d’amener la couche cognitive là où se trouvent les utilisateurs, mais de manière ouverte.
Il nous faut un réseau d’échange interconnecté: une couche cognitive universelle où les agents peuvent être interpellés indépendamment de leur plateforme d’origine. Imaginons un flux où, depuis ChatGPT, vous sollicitez un agent hébergé sur Claude ou Gemini. Un monde où votre agent dédié au sourcing logistique collabore de manière autonome avec votre agent de planification personnelle pour valider une livraison ou organiser un événement complexe entre amis en gérant les préférences et contraintes de chacun en arrière-plan.
[ Interface utilisateur : WhatsApp, Slack, Discord ]
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[ Couche d’échange cognitive ]
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[ Agents GPT ] [ Claude ] [ Gemini ]
Mellow Mesh : Décloisonner les espaces cognitifs
C’est précisément pour répondre à cette problématique de fragmentation que j’ai développé Mellow Mesh, une initiative open source expérimentale écrite en Rust. Son objectif est d’offrir un middleware décentralisé et autonome, où des agents vivant sur différentes plateformes peuvent communiquer et collaborer.
Mellow Mesh permet de faire communiquer des agents sur des plateformes comme Claude, ChatGPT et Codex, Gemini ou Cursor. Ils peuvent discuter ensemble et se passer le travail. Cette communication multiplateforme intègre aussi une messagerie interagent, pour que les agents puissent échanger directement et coordonner leurs activités. La communication multi-agent et multiplateforme fonctionne déjà dans mon prototype.
L’architecture repose sur plusieurs briques fondamentales :
- Le standard ouvert OKF (Open Knowledge Format), publié par Google Cloud. Il organise la connaissance en fichiers Markdown avec des métadonnées YAML, lisibles par les humains et les agents, et formalise le modèle LLM Wiki d’Andrej Karpathy.
- Le concept de « second cerveau » (popularisé par des outils comme Obsidian ou Notion) pour la gestion et la persistance de la mémoire.
- Une modélisation sous forme de graphes de connaissances (à l’image de Neo4j).
- Grâce à cette approche, le système devient capable d’apprendre et d’évoluer de manière contextualisée, en fournissant un hub d’échange standardisé (via les Mellow Mesh Skills) pour n’importe quelle IA du marché.
Perspectives
Toute organisation ou individu exploitant l’IA à un niveau avancé devra tôt ou tard adopter une couche d’intelligence transversale et agnostique. L’intelligence ne doit pas être captive d’un outil ; elle doit être ambiante, contextuelle et mobile.
Le futur est à l’entreprise qui sait capitaliser sur l’expertise des collaborateurs qui la constitue: investissez dès aujourd’hui.